PENSER L’«AFRIQUE»

Dans son essence, le panafricanisme est avant tout une idée et un mouvement de l’histoire, qui emprunte des pistes multiples pour rejoindre une destination finale, l’Afrique, après avoir suivi  trois  étapes  fondamentales  :  l’invention de l’Afrique dans le cadre de sa «découverte» par les Européens, la racialisation primitive des Africains dans le cadre de la hiérarchisation  des  peuples et  des  sociétés au moment de la traite puis de la colonisation et, enfin, la recolonisation de l’Afrique de l’Afrique et de sa diaspora dans le cadre respectif de leur émancipation politique, économique, culturelle et sociale.

D’une certaine manière, la naissance du panafricanisme marque le grand retour des Africains dans l’histoire intellectuelle et politique des relations internationales. Jusqu’à l’époque coloniale, la thèse dominante  soutient  que   l’histoire   de   l’Afrique   ne   commence  qu’avec   sa «découverte» par les Européens, et que cette histoire ne se rattache à l’histoire universelle qu’en tant que prolongement de l’histoire occidentale. Pas d’histoire africaine sans histoire européenne, pensait-on encore en 1960. Mais il faut aujourd’hui se rendre à l’évidence : entre Amériques, Europe et Afrique, il n’y a pas d’histoire universelle sans histoire du panafricanisme.

Le discours de l’Afrique sur elle-même a aussi été conditionné par la norme du discours européen sur l’Afrique. Ainsi, plusieurs philosophes des Lumières (Hume, Voltaire, Kant, Hegel) ont introduit ou conforté l’idée de l’inégalité des peuples en fonction de leur couleur  de  peau. Leurs propos ont été immédiatement contestés par des intellectuels et de militants noirs du xviii et xix siècle comme Ottobah Cugoano, Olaudah Equiano, Anton Wilhelm Amo ou Antenor Firmin, dans des travaux qui restent encore trop méconnus. Ce livre sur le panafricanisme est donc une occasion de découvrir les enjeux qui, dans une perspective globale et de longue durée, obligent à regarder l’Afrique au-delà de ses frontières géographiques et de ses représentations raciales, et à chercher dans l’histoire des éléments de réponse aux défis actuels et futurs qui se posent à ce  continent.

La première manière de penser l’Afrique, c’est tout simplement de la nommer. Pour les tenants de l’afrocentricité, une doctrine fondée sur la thèse de l’origine négro- africaine de la civilisation égyptienne pharaonique, le terme de «Kemet» désigne le «pays des Noirs». Nous retrouvons une signification similaire dans les noms de pays comme Ethiopie (du latin aethiopus, «visage brûlé»), Soudan «de l’arabe Bilad al-Sudan», «pays des Noirs» ou Guinée (du berbère gnawa, «hommes noirs»). Les versions grecques d’Hérodote, de l’historien Flavius Josèphe et de l’explorateur andalou Hassan al-Wazzan, dit Léon l’Africain, avancent comme hypothèses étymologiques du nom Afrique celle du roi Afer, petit-fils supposé d’Abraham, ou du chef yéménite Africus qui aurait fondé la ville d’Afriqiyah lors d’une invasion au  cours du  second millénaire avant  l’ère  chrétienne. La version phénicienne évoque un fruit d’Afrique (pharika) ou  la dispersion de la population (faraka), tandis qu’une version indienne considère que le nom Afrique possède une racine en sanskrit et en hindi, apara, qui désigne «ce qui vient après», ce qui se trouve à l’ouest de  l’Inde.

L’Afrique vue de l’Inde serait alors un «Maghreb», c’est-à- dire un occident qui se prolonge vers le sud, tandis que l’appellation Afrique, qui désignait dans l’Antiquité les provinces romaines situées sur le versant sud du Bassin méditerranéen, a été progressivement étendue à l’ensemble du continent, traduisant le glissement de la dimension géo- historique à la dimension raciale. Ainsi, dans les imaginaires contemporains, l’Afrique ne renvoie plus à la rive sud de la Méditerranée (le Maghreb) mais à l’Afrique au sud du Sahara, celle qui est dite noire, intertropicale ou sub-saharienne. Dans cette construction, l’Afrique au nord du Sahara apparaît comme une autre Afrique, une Afrique «blanche» qui ne serait pas véritablement l’Afrique. Combien de personnes visitant l’Afrique du Nord – ou la République d’Afrique du Sud mais pour d’autres  raisons  historiques  –  reviennent en Europe avec le sentiment de ne pas être véritablement allées en Afrique ?

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