HÉRITAGE DE PATRICE-EMERY LUMUMBA

Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo». Telle est l’une des idées forces du testament que le héros national Patrice Lumumba a laissé aux Congolais. Ce sens élevé du sacrifice pour la défense du Congo démontre à suffisance que l’ancien Premier ministre était conscient de la lutte qu’il menait contre les néo-colonialistes. Il savait que, face à la domination et à l’exploitation du Congo par le capitalisme prédateur occidental, même s’il mourait, d’autres résistants reprendraient le flambeau. «Je sais et je sens au fond de moi-même que tôt ou tard mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur.» Convaincu que les ennemis du Congo ne vont pas baisser leur garde, Patrice Lumumba «attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car, sans dignité, il n’y a pas de liberté, sans justice, il n’y a pas de dignité, et sans indépendance, il n’y a pas d’hommes libres.» Et enfin, il espère que le Congo, son pays, «saura défendre son indépendance.»

Ce testament reste le reflet des convictions politiques et philosophiques profondes de patrice-Emery Lumumba : l’Unité nationale, l’Indépendance économique et le Panafricanisme, note Said Bouamama dans son essai «Figures de la Révolution africaine, De Kenyatta à Sankara».

Unité Nationale. La lutte pour l’unité nationale est le premier pilier de la pensée politique de Lumumba. Aux négociations de la Table Ronde à Bruxelles pour l’indépendance du Congo, le leader était convaincu que seule l’unité du Congo permettrait au Congo d’obtenir l’indépendance alors que les puissances coloniales et la Société Générale de Belgique soutenaient en sous mains la sécession katangaise et voyaient déjà la balkanisation du pays qu’il a dénoncées lors d’une conférence de presse tenue à Léopoldville : «La Belgique veut balkaniser le Congo ; l’éclatement du Congo, c’est demain.» Il consacra toute son énergie pour sauver l’unité Congo jusqu’à être assassiné au Katanga. Avec sa mort, le projet de la balkanisation fut momentanément par les puissances occidentales. Ainsi, Jean-Paul Sartre, dans sa préface du livre sur «La pensée politique de Patrice Lumumba», note que Patrice Lumumba avait compris que l’Indépendance congolaise n’est pas un aboutissement mais le début d’une lutte à mort pour conquérir la souveraineté nationale. «Le peuple congolais savait qu’il ne se débarrassait pas d’un seul coup de l’empreinte coloniale, que l’indépendance juridique n’était qu’un premier pas, que l’effort à fournir encore serait long et plus dur peut-être», souligne P. Lumumba dans son discours d’ouverture de la Conférence panafricaine de Léopoldville (Kinshasa) du 25 août 1960.

Indépendance économique. N’ayant pas de connaissance en économie, Lumumba savait très bien que, si le Congo devient indépendant, il y aurait moyen de créer les instruments de la décolonisation économique et sociale, souligne Jean-Paul Sartre. Il était conscient que la puissante machine la «Société générale de Belgique» qui était un État dans l’État restait un véritable obstacle à la souveraineté nationale. De ce fait, l’indépendance économique était constamment menacée. Bref, sans le contrôle de l’économie nationale par l’État congolais, l’Indépendance était une coquille vide.

C’est la raison pour laquelle Patrice Lumumba représentait, vivant, le refus rigoureux de la solution néo-colonialiste. Il en a payé le prix fort : son assassinat.

Panafricanisme. Pour Lumumba, la lutte pour l’indépendance et pour l’unité nationale doit s’inscrire dans le cadre du panafricanisme et l’aboutissement de la construction des «États-Unis d’Afrique».

Cette foi dans le panafricanisme de Lumumba date de sa participation à la conférence panafricaine d’Accra en décembre 1958. Il est séduit par la personnalité de Kwame Nkrumah et par son combat pour les États-Unis d’Afrique. Conscient du poids du Congo dans un tel projet du fait de sa taille, de son

emplacement géostratégique et de ses richesses immenses, Patrice Lumumba était convaincu que le Congo doit être la base d’une union panafricaine. Il va confirmer cette conviction à la Conférence panafricaine de Léopoldville (Kinshasa) du 25 août 1960, dans son discours d’ouverture. «Notre affaire, c’est notre avenir, notre destin : l’Afrique libre. Voilà la preuve concrète de cette unité sans laquelle nous ne pourrions vivre face aux appétits monstrueux de l’impérialisme.»

Profitant de cette Conférence à Léopoldville (Kinshasa), Lumumba a fait comprendre à tous les Africains que «si le Congo meurt, toute l’Afrique bascule dans la nuit de la défaite et de la servitude. Et notre sort commun se joue pour le moment, ici, au Congo. C’est ici, en effet, que se joue un nouvel acte de l’émancipation et de la réhabilitation de l’Afrique.»

Mal connu en RDC, icône à l’étranger Proclamé héros national par le président Mobutu (son bourreau), curieusement, Patrice Lumumba est mal connu ou son image reste floue dans l’opinion congolaise. Cette situation peut s’expliquer par plusieurs raisons. D’abord, l’une des raisons principales est que ses assassins occidentaux et leurs complices congolais ne pouvaient pas accepter la pérennisation de l’image du leader dans la mémoire historique congolaise. À cet égard, note Jean-Paul Sartre, toujours dans sa préface du livre sur «La pensée de Patrice- Emery Lumumba», «la petite bourgeoisie noire opposée à Lumumba et qui avait abandonné le Congo à l’impérialisme en compensation de la gérance du pays», devrait effacer les traces de leur forfait.

De 1961 à 1966, avant qu’il soit proclamé Héros national, dans l’opinion congolaise, Lumumba était présenté comme le p o r t e – m a l h e u r des Congolais. «Si Lumumba n’a pas fait son discours improvisé le 30 juin 1960, jour de l’indépendance, devant Baudouin Ier, Roi des Belges, le Congo ne serait pas là où il est aujourd’hui», dit-on.

Cette diabolisation se retrouve aussi dans le langage populaire comme c’est le cas dans la province du Kongo Central, à travers ce dicton : «Si on vous dit que vous faites la politique de Lumumba, cela signifie que «vous trompez ».

Ces manœuvres de diabolisation vont trouver un terrain propice dans la littérature où Lumumba a été tué pour la deuxième fois. Dans son ouvrage «Théâtre et destin national au Congo-Kinshasa 1965-1990», le professeur Kadima Nzuji souligne que, paradoxalement, dans la floraison de textes dramatiques à vocation historique, la destinée de Patrice Lumumba ne semble guère avoir retenu l’attention des écrivains congolais. Cela s’est fait remarquer au niveau des romans publiés en République démocratique du Congo. La carence en romans (textes porteurs de la légitimité littéraire) pourrait s’expliquer par le fait que les auteurs devraient entrer en concurrence avec des historiens et des sociologues, tâche pour laquelle ils n’ont peut-être ni le temps ni les moyens, souligne Marie-José Hoyet cité par Kadima Nzuji. Cet argument est battu en brèche par l’écrivain congolais Charles Djungu-Simba.

Pour lui, le silence des auteurs congolais autour de la vie et la mort de Lumumba, pourtant proclamé héros national, est la conséquence de la politique mobutienne de récupération et de la mise à mort du leader. En effet, compte tenu du capital symbolique dont Lumumba jouit au Congo et dans le monde, Mobutu ne semble l’avoir élevé au rang de héros national que pour mieux asseoir son propre pouvoir.

Une fois celui-ci consolidé et légitimé, il n’a rien trouvé d’autre que de reléguer le héros national dans les oubliettes de l’histoire. De cette double opération de récupération et de mise à mort politiques résulte l’émergence, dans l’imaginaire collectif congolais, de l’image d’un Lumumba, «vestige d’un passé illustre, certes, mais révolu». Et Kadima Nzuji de souligner : «Les analyses de Djungu-Simba aboutissent à la conclusion selon laquelle l’opération de seconde mise à mort politique de Lumumba trouve de fervents partisans dans les milieux littéraires congolais.»

De toute façon, note Kadima Nzuji, P. Lumumba incarne et symbolise mieux que quiconque les aspirations du peuple congolais à l’auto-détermination, à l’indépendance économique et à l’unité nationale. Si les traîtres sont parvenus à imposer le silence sur l’héritage de Lumumba, cela n’est pas le cas dans la diaspora noire et parmi les antiimpérialistes dans le monde. Marie-José Hoyet, montre de 1961, année de sa mort, à 1990, date de la libération de la vie politique au Congo, bien des références à Lumumba sont attestées dans la littérature de langue française en Afrique et dans la diaspora noire. Pour les Noirs de la diaspora des Amériques, P. Lumumba symbolise la lutte contre la discrimination raciale. Pour les Africains, P. Lumumba est un héros des indépendances africaines et figure fantasmatique du panafricanisme.

Il est sans cesse invoqué dans nombre d’œuvres littéraires.

Pour les peuples qui mènent les luttes de l’indépendance dans le monde, P. Lumumba est martyr immolé sur l’autel de la lutte anti-impérialiste. À cet égard, Véronique Porra de l’Université de Bayreuth, note qu’elle a été frappée à la lecture des neufs volumes de discours de Che publiés à la Havane en 1977 non seulement par la fréquence mais surtout par la nature des évocations de Patrice Lumumba. En effet, peu après la mort de Lumumba, Guevara baptise plusieurs écoles et entreprises du nom de l’homme politique africain. Il en va de même d’autres universités et avenues baptisées au nom de Patrice Lumumba à travers le monde. De toute façon, affirme Norra, Che Guevara reste un acteur, et non des moindres, du processus de mythification de la figure de Lumumba.

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